Atelier ornithorynque

Après diverses expériences d’animation et de création d’ateliers (dont un sur les écrits scientifiques), nous avons continué à creuser cette veine en s’intéressant autant au processus de la recherche qu’aux contenus scientifiques.

Dans ce nouvel atelier, nous sommes partis de l’ornithorynque, dont le génome a été entièrement séquencé en 2008. Il est une célébrité du monde animal, endémique de l’est de l’Australie mais connu à travers la planète, et il possède une riche histoire naturelle et sociale. Notre atelier invite le public à (re)classer l’ornithorynque dans l’arbre du vivant en parcourant plusieurs siècles d’histoire de la biologie.

C’est d’abord l’étrangeté de l’animal qui nous a attiré, suivant les mots du naturaliste Johann Blumenbach, auteur de la première description de l’ornithorynque :

les aberrations de la Nature hors de sa marche accoutumée répandent parfois plus de jour sur des recherches obscures que ne fait son cours ordinaire et régulier
— Johann Blumenbach, cité par Paul-Joseph Barthez, Nouveaux éléments de l’histoire de l’homme, 2e édition, Goujon & Brunot, Paris, 1806, t. II, p. 6

Puis en avançant, nous avons été conquis par le fait que l’histoire sociale de l’ornithorynque enseigne beaucoup sur

la nature de la preuve scientifique, l’orthodoxie, l’autorité établie, le rôle des personnalités en science, le lent renversement des vieilles traditions, les rivalités entre pays, les préjugés et priorités, les critiques de la classification du vivant, ce qu’il faut pour être considéré comme un mammifère, la préservation des espèces et leur extinction.
— Brian K. Hall, “The Paradoxical Platypus”, BioScience, Vol. 49, No. 3, 1999, pp. 211-218

Comme dans un jeu de rôle, les participants rejouent les affrontements entre diverses conceptions scientifiques historiquement attestées et échangent les arguments leur permettant de voir plus clair dans la biologie de cet animal. Le jeu s’organise en trois tours de table, faisant s’affronter trois groupes à chaque fois. On donne à chacun des groupes un lot de cartes permettant de comprendre qui il représente et la position qu’il devra défendre, avec trois types de cartes :

  • les cartes “Qui ?” présentant les protagonistes de chaque groupe (avec leur parcours, leur statut, leur autorité…)
  • les cartes “Quoi ?” résumant les positions de chaque groupe et
  • les cartes “Pourquoi ?” indiquant les éléments permettant de défendre ces positions.

Chaque carte est illustrée par une photographie, un dessin ou une gravure d’époque, une peinture ou un schéma (voir ci-dessous) et les illustrations sont reprises par les animateurs au fur et à mesure pour être projetées sur un écran, afin de ponctuer cette histoire en train d’être racontée et de maintenir une attention maximale du public. Parmi les groupes qui s’affrontent, on trouve les Aborigènes , les naturalistes sceptiques de la fin du XVIIIe siècle, les anatomistes du XIXe siècle, les biologistes arrivant après Charles Darwin et les généticiens d’aujourd’hui.

Ainsi, les joueurs apprennent non seulement où est classé l’ornithorynque (parmi les monotrèmes, un ordre appartenant à la classe des mammifères) mais aussi que le consensus entre savants n’est pas mécanique : il est le fruit d’argumentations et de discussions, appuyées sur des arguments et des éléments de preuves (observations, expériences, intuitions ou déductions) qui vont dans un sens ou dans l’autre. Une même observation peut donner lieu à plusieurs interprétations. Certains interlocuteurs sont plus ou moins crédibles et seront plus ou moins écoutés (les témoignages des aborigènes, par exemple, ont été systématiquement ignorés ou minimisés). Des questions peuvent rester sans réponse pendant très longtemps, soit parce que les savants s’en désintéressent, soit parce qu’on bute sur des limites techniques (typiquement, la rareté des spécimens reçus d’Australie, qui nécessite d’appartenir aux bons réseaux pour pouvoir être approvisionné) soit parce que les modes changent. Ce fut le cas après la parution des Ossements fossiles de Georges Cuvier en 1808, qui détourna l’intérêt des savants de la description des nouvelles espèces pour la découverte et l’exploitation des ossements fossiles. Ce fut également le cas dans les années 1840 quand les premiers savants australiens se désintéressèrent des problèmes des naturalistes “impérialistes” d’Europe, préférant s’occuper de questions (comme l’économie de la laine) plus importantes pour leur jeune nation.

Au final, il apparaît notamment que si la théorie de l’évolution a su donner une place à l’ornithorynque et le ranger de façon satisfaisante dans la classification des espèces, ce ne fut pas sans révolutions dans notre façon de le considérer. Tels les obstacles épistémologiques mis en évidence par Gaston Bachelard, il a fallu surmonter des conceptions ancrées plus ou moins profondément (comme le fixisme, ou le fait que les mammifères donnent naissance à des bébés déjà formés plutôt que pondre des œufs).

L’animation était conçue pour des jeunes de 13 à 18 ans mais nous avons reçu beaucoup d’enfants très jeunes (de 6 à 10 ans). Il a fallu s’adapter en prenant le temps de leur expliquer les cartes et en diminuant le nombre de cartes et de tours. Et essayer de leur faire dépasser leur timidité pour parler devant les autres participants. Un public plus jeune permet aussi d’être confronté à quelques réactions inattendues. Comme ce petit garçon qui pensait que les ornithorynques mâles avaient du venin pour défendre les femelles et les bébés (alors que vraisemblablement, c’est pour se battre pour les femelles). Ou cette petite fille qui ne voyait pas d’objection aux croisements inter-espèces. Après tout, ce n’est pas parce qu’elle n’a jamais vu de chien-chat que l’ornithorynque n’est pas né des amours d’une cane et d’un rat des eaux comme le raconte la légende aborigène. Tout le jeu fut de la convaincre sans user d’arguments d’autorité (“ce n’est pas possible” ou “ça ne peut pas arriver”)…

Globalement, nous avons eu le sentiment que tous les publics, petits et grands enfants, mais aussi adultes et animateurs scientifiques du Festival, ont tiré profit de l’atelier. Les petits étaient plus fascinés par les bizarreries de cet animal si mignon ou attendris par son apparence (“je peux caresser la peluche ?”), les grands ont joué le jeu des controverses (“moi je suis un grand savant français et je représente la meilleure école d’anatomie…”, l’autre répliquant, avec un accent anglais, “nous, savants de la Royal Society, nous affirmons…”). En tout cas il semble que nous avons réussi à faire naître un questionnement (“Mais alors si un mammifère peut pondre des œufs, qu’est-ce qui définit un mammifère ? Pourquoi personne n’a écouté les Aborigènes qui savaient depuis longtemps que les ornithorynques pondaient des oeufs ?” etc) ainsi que la curiosité d’en savoir plus sur les animaux et l’histoire de leur découverte par les savants. De quoi nous faire gagner notre pari osé !

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Atelier ornithorynque

Atelier ornithorynque

Un jeu de rôle sur l’évolution et la classification des espèces qui revisite aussi l’histoire et la sociologie des sciences, présenté aux jeunes visiteurs du festival Paris-Montagne 2009 (et à leurs parents).