Elgg pour bâtir un réseau social de chercheurs : pourquoi ? comment ?

L’extension du domaine de la recherche, c’est utiliser les réseaux sociaux pour favoriser les fertilisations croisées à l’intérieur et à l’extérieur du laboratoire.

Les réseaux sociaux de chercheurs font beaucoup parler d’eux, et à raison. Le succès remporté par l’atelier que nous avons proposé à ce sujet lors du THATCamp 2012, animé par Nicolas de Lavergne et Olivier Le Deuff[1], le prouve. Les ResearchGate, Academia.edu, Mendeley et autres MyScienceWork sont dans l’air du temps d’une science ultra-connectée, rapide, et mettant en œuvre tous les moyens à sa disposition pour améliorer sa visibilité et sa diffusion. Il faudrait également citer Facebook, dont les chercheurs font un usage professionnel et qui constitue pour certaines universités un moyen quasi-exclusif de mise en relation, à l’instar de l’université Lumière Lyon 2 (comme raconté ici).

Mais ces services en ligne (privés) ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Au sein de la communauté scientifique, la collaboration et la communication se font plus largement via des listes de diffusion, les Espaces numériques de travail (ENT) dans l’enseignement supérieur, les plateformes de blogs pour celles qui en ont, la messagerie instantanée couplée à l’annuaire d’un organisme, les outils collaboratifs (exemple de CORE au CNRS) etc. Ces réseaux sociaux (de fait) à fonction collaborative, quand ils sont mis en place par les tutelles, possèdent une plus grande légitimité pour le chercheur qui doit arbitrer entre ses différentes activités numériques, et l’usage de l’outil peut s’imposer plus facilement.

Néanmoins, il manque trop souvent à ces outils internes des ramifications externes. La visibilité de la recherche pâtit notamment de tous ces outils refermés sur eux-mêmes, d’où l’attrait indéniable des ResearchGate et Academia.edu pour s’ouvrir et se faire connaître. La “science 2.0″ c’est aussi une science ouverte aux quatre vents, qui s’enrichit au contact de l’extérieur. Le logiciel Elgg, conçu pour bâtir des réseaux sociaux, offre notamment cette souplesse qui le rend hautement intéressant à nos yeux.

Un réseau à la fois interne et externe

Elgg est un logiciel libre, dont la communauté francophone est désormais hébergée par l’institut de recherche Inria (gage de sérieux pour l’avenir). Né en 2004 dans le champ de l’e-learning, il s’est développé depuis dans tous les champs de l’enseignement (université de Stanford, Université du Nebraska à Lincoln…), de la recherche (AFROweeds, université de Leeds), des institutions gouvernementales (Gouvernement du Canada, Programme des Nations Unies pour le Développement, Gouvernement néerlandais) et des organisations à but non lucratif (MITRE…).

En France, il faut mentionner le réseau social (et plateforme de blogs) de l’université Paris Descartes, la plateforme de blogs de l’université Lille 1, le réseau social du département Sciences économiques et gestion de l’université de Toulouse Le Mirail, le réseau professionnel de l’université d’Auvergne, la communauté des botanistes amateurs et professionnels de Pl@ntNet, etc.

Au cœur du fonctionnement d’Elgg on trouve les utilisateurs. C’est là que le réseau social prend son sens et ses racines, à travers les pages de profil. Au-dessus, on trouve l’ensemble des publications produites par ces utilisateurs (articles blogs, pages web, fichiers partagés…) et les groupes auxquels les utilisateurs appartiennent. Dans le cas du monde académique les groupes recouperont certainement l’organisation des laboratoires et équipes de recherche, mais il peuvent aussi servir à créer des groupes transversaux pour des projets ou des thématiques. Ce qui peut vite faire beaucoup — mais il est possible de faire tourner des scripts qui inscrivent ou désinscrivent automatiquement certains membres dans les groupes en fonction de critères prédéfinis (format de l’adresse mail, synchronisation avec l’annuaire LDAP…). Selon les droits d’accès, chacune de ces pages peut être publique, semi-publique, privée et divers niveaux intermédiaires.

Une fois cette architecture en place, les utilisateurs peuvent entrer en contact, communiquer, partager des documents, co-écrire des articles. À ce stade, il devient intéressant de réfléchir à la valorisation externe de l’activité. Prenons le cas de la Fondation internet nouvelle génération (Fing), qui utilise Elgg pour animer le réseau de ses innovateurs, chercheurs, acteurs territoriaux, associations, experts, étudiants… tous visibles dans l’annuaire des membres, avec des pages de profil publiques comme celle-ci. La Fing a lancé en 2009 le projet CitéLabo, pour accompagner l’innovation numérique et urbaine dans la foulée du programme Villes 2.0. Tout de suite un groupe Elgg était créé (186 membres à ce jour), où les travaux se sont développés. Nonobstant l’installation d’un plugin, il fut très simple de passer ensuite en mode public un certain nombre de ces productions dans un blog dédié — lié au groupe Elgg, mais sans que cela n’apparaisse pour l’internaute. On pourrait imaginer sur ce modèle la rédaction à plusieurs d’un blog de recherche. Cette possibilité peut être étendue à l’encapsulation des contenus ailleurs sur le web (widgets et iframe), pour réaliser par exemple un tableau de bord, incorporant également des contenus tiers (Elgg -> web et web -> Elgg). Agrégation, republication, diffusion : comme outil ouvert sur l’extérieur de l’institution, Elgg peut compléter les sites web des laboratoires et les pages personnelles des chercheurs, en fournissant d’autres types d’interactions et d’activités.

Fonctionnalités et concurrents

Adoré des directions des systèmes d’information, non-libre, le principal concurrent actuel d’Elgg est Microsoft Sharepoint. C’est l’outil utilisé notamment par le CNRS pour son intranet collaboratif CORE. Microsoft offre une solution clés en mains et ses équipes savent accompagner ses clients de A à Z. Ils leur garantissent même l’hébergement de toutes les données sur des serveurs en Europe, ce qui est très important pour la CNIL. Mais le coût est élevé et l’outil est fermé.

Du côté des logiciels libres, il faut citer Drupal, Joomla avec son extension Community Builder, et WordPress avec son extension Buddypress. Des comparatifs entre ces outils existent, comme ce retour d’expérience favorable à Elgg :-)

Parmi les fonctionnalités moins connues d’Elgg, nous devons mentionner les webservices qui permettent de créer une API REST pour votre site et par conséquent de l’intégrer à des applications tierces (par exemple pour réaliser un “mash up”). Autre fonctionnalité qui nous tient à cœur à Deuxième labo, le fait de pouvoir créer des bibliothèques de fichiers (autant que l’on veut, par exemple une par groupe), où chaque document pourra être partagé et commenté. En matière d’architecture de l’information, les métadonnées des publications nécessitent de modifier le code source tandis que les métadonnées des utilisateurs sont hautement configurables dans l’interface d’administration. Ainsi, pour créer de nombreux types de publication différents, il est conseillé de passer par le plugin de formulaire et de prévoir les champs correspondants.

Enfin, Elgg permet un très bon référencement naturel dans Google… qui peut même s’avérer parfois excessif (de nombreuses pages secondaires apparaissent dans les résultats de recherche), auquel cas il vous faudra personnaliser le fichier robots.txt ! Les chercheurs et étudiants qui utilisent votre site sauront vous en être reconnaissants.

Ce qu’il faut savoir avant de se lancer

Plus qu’un CMS, Elgg est un véritable framework PHP-MySQL qui peut s’avérer très malléable dans des mains expertes. Livré prêt à l’emploi, il demande des adaptations et développements additionnels, parmi un choix de 300 extensions. Des distributions existantes qu’il faut connaître, comme Départements en réseaux, offrent une collection cohérente d’extensions et une francisation complète. En outre, avec un thème accessible aux déficients visuels et configurable comme Acc’Essonne, ce sont pas moins de 30 jours de développement que vous pourrez gagner.

Sur ces 30 jours de développement, 20 auraient relevé du graphisme. En effet, l’une des difficultés d’Elgg concerne le stylage, qui est épineux pour un graphiste s’il n’est pas épaulé par un développeur puisqu’Elgg est de type modèle-vue-contrôleur, les thèmes étant très étroitement liées aux fonctionnalités (là où les thèmes WordPress sont surtout liés au rendu par exemple).

Au final, le coût d’une plateforme Elgg n’est pas nécessairement élevé. Il faut certes prévoir une charge serveur importante dès que le site a plusieurs milliers d’inscrits et plusieurs dizaines d’utilisateurs connectés en même temps, même c’est un cas qui arrive rarement, et encore moins au début. Et même si les membres de votre réseau Elgg sont administrateurs des groupes qu’ils créent, ce qui permet de décentraliser beaucoup l’administration, il faut prévoir du temps humain pour animer la plateforme, comme l’ont montré par exemple l’université Paris Descartes (avec Sophie Mahéo) et l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (avec Romain Trillard). C’est ce qu’explique Sophie Mahéo dans la vidéo ci-dessous, enregistrée au colloque international ”Dans la toile des médias sociaux : nouveaux moyens de communication et de publication pour les sciences humaines et sociales”, organisé par l’Institut historique allemand avec l’aide du Centre pour l’édition électronique ouverte (juin 2011) :

La richesse d’Elgg (liée également à sa nature de logiciel libre) nécessite d’être bien accompagné pour ne pas s’y perdre, et un bon projet Elgg doit forcément associer un assistant à maîtrise d’ouvrage (AMO) avec un maître d’œuvre (développeur + graphiste). Deuxième labo (comme AMO) et Items (comme maître d’œuvre) peuvent former le binôme qu’il vous faut. Deuxième labo outille les laboratoires et le monde de la recherche avec des solutions numériques, pour répondre aux problématiques de gestion de l’information, de collaboration en ligne et de communication web. Notre valeur ajoutée est dans le conseil puis l’accompagnement à la mise en œuvre. Quant à Items, cette agence développe depuis plusieurs années son expertise Elgg, qu’elle présente sur le site lereseausocial.fr : on lui doit notamment le réseau social de la Fing, la plateforme “Départements en réseaux” pour l’Assemblée des départements de France, le réseau professionnel et territorial d’acteurs de la formation continue et des TIC en Région Rhône-Alpes,

En guise de conclusion

Trop de réseaux sociaux institutionnels sont imposés par le haut et échouent à être massivement adoptés. Les quelques règles générales qu’on a évoquées plus haut ne peuvent pas remplacer une réflexion sur comment les chercheurs et le personnel de l’université veulent travailler ensemble, sur le degré d’ouverture souhaitable dans les activités permises par Elgg, sur l’héritage à léguer aux générations futures. Au fond, on retrouve ici des questions cruciales sur le travail scientifique en ligne et la gestion électronique de la recherche. Olivier Le Deuff faisait remarquer récemment sur une liste de diffusion que

cela va devenir une faute professionnelle qu’un chercheur perde ses documents. On peut perdre des éléments mais tout chercheur doit songer à mettre en place ses propres archivages numériques. (…) Il faut que les chercheurs considèrent que toute leur action de publication et leur productions de données mérite une conservation.

À cette problématique, les réseaux sociaux institutionnels offrent une réponse intéressante. Nous gageons que nombre d’institutions sauteront le pas en 2013.

Pour aller plus loin

Nous remercions Sophie Mahéo, Yann Sallou et Florian Daniel pour leur disponibilité et leur expérience, qui ont largement nourri cet article.

Antoine & Elifsu


[1] Olivier Le Deuff est maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, à l’université Bordeaux III et responsable de l’axe « réseau social » à l’Institut des humanités numériques. Nicolas de Lavergne est responsable « Communication et innovation numérique » à la Fondation Maison des sciences de l’homme.

4 réponses à Elgg pour bâtir un réseau social de chercheurs : pourquoi ? comment ?

  1. [...] organisée sur le sujet. Antoine Blanchard, de 2e Labo, avait argumenté en faveur du logiciel elgg. Un an auparavant, l’Institut historique allemand avait organisé un colloque [...]

  2. [...] sujet. Elifsu Sabuncu et Antoine Blanchard, de 2e Labo, avaient argumenté en faveur du logiciel elgg. Un an auparavant, l’Institut historique allemand avait organisé un colloque « Dans la Toile [...]

  3. […] Extension du domaine de la recherche  […]

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L’extension du domaine de la recherche, c’est utiliser les réseaux sociaux pour favoriser les fertilisations croisées à l’intérieur et à l’extérieur du laboratoire. Les réseaux sociaux de chercheurs font beaucoup parler d’eux, et à raison. Le succès remporté par l’atelier que nous avons proposé à ce sujet lors du THATCamp 2012, animé par Nicolas de […]