L’IRD prend position sur le crowdfunding en science

À l’heure où le crowdfunding en science est en vogue, aucune institution française (à notre connaissance) ne s’était encore emparée du sujet. C’est désormais chose faite : le comité d’éthique de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) a officiellement publié un avis, daté de juin 2013.

Le texte de la saisine, que nous avons pu nous procurer, revenait sur l’émergence récente de “plateformes de financement participatif, ou « crowdfunding », pour le financement de projets de recherche scientifiques“. Puis il concluait :

Au-delà des problématiques purement opérationnelles, juridiques ou financières, l’utilisation de ce genre de financement remet en question les schémas classiques de l’évaluation de la recherche, du choix de ses orientations stratégiques et des relations entre science et société ; donc soulève des interrogations sur lesquelles le Comité consultatif de déontologie et d’éthique pourra rendre un avis.

L’avis du Comité consultatif de déontologie et d’éthique (CCDE) de l’IRD est intéressant, en ce qu’il pointe deux limites éthiques du crowdfunding :

  • pas de peer review
  • possibilité de manipuler les donateurs par des promesses sans fondements.

Concernant l’absence de peer review, il s’avère que certaines plateformes de crowdfunding font une évaluation “scientifique” des projets qui leur sont soumis. C’est le cas de Microryza (cf. “What are your evaluation criteria for potential projects”). A contrario, on sait peu que les agences de financement ne jugent pas seulement la pertinence et le mérite scientifique d’un projet mais aussi son impact sociétal. Aux Etats-Unis, la National Science Foundation (NSF) suit ce modèle depuis la fin des années 1990. Or la société, et en particulier les groupes concernés par la recherche (patients, populations à risque, communautés locales…), n’est-elle pas la mieux placée pour juger de l’importance et de l’impact d’une recherche ? D’où l’intérêt d’appels aux dons sur des projets de recherche spécifiques, comme dans le crowdfunding.

Le deuxième point renvoie à la question du “marketing” voire de la démagogie dans la communication scientifique (message simpliste, exagérations, promesses etc.). C’est une question grave et importante, qu’on devrait se poser dans toutes les demandes de financement et toutes les publications scientifiques, et pas seulement dans les cas où le public est amené à mettre la main à la poche. Est-ce le début d’une prise de conscience plus générale ?

Enfin, le CCDE conclut en proposant de cantonner le crowdfunding aux marges du financement de la recherche, ce qu’il est et restera à notre avis. Bill Gates prend une autre image, celle du trou à combler : “This solution helps close the gap for potentially-promising but unfunded projects.” D’après une analyse menée par Atray Dixit, les projets financés sur les plateformes Microryza et Petridish reçoivent en moyenne 4 à 5 000 dollars. Sur Microryza, l’ensemble des projets financés en médecine, domaine le plus important (voir figure ci-dessous), totalise à peine plus de 60 000 dollars.

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© Atray Dixit / MIT Center for Civic Media

Le créneau des plateformes de crowdfunding ce serait donc les projets en amorçage ou à la marge, qui répondent à une demande de recherche “orpheline” mal couverte par les financements habituels, ou qui ont besoin de temps et de tâtonnement pour décoller. Le monde académique est d’ailleurs familier des financements “exploratoires”, plus modestes qu’un financement de recherche classique, et souvent plus aventureux.

Mais par rapport aux financements exploratoires classiques, il faut insister sur le double rôle de la foule (crowd) dans le crowdfunding : les donateurs ont besoin d’être nombreux pour financer un projet à 100% (une cinquantaine d’après les moyennes ci-dessus) et seulement un très faible pourcentage des internautes qui découvrent un projet mettront la main à la poche. La publicisation des projets de recherche sur ces sites de plus en plus fréquentés doit les aider à toucher leur public, c’est-à-dire les gens qui auront un lien personnel voire intime avec la question posée ou la démarche proposée. Et dans cette relation étroite entre un projet de recherche et son public, les plateformes de crowdfunding accomplissent ce que peu d’actions de culture scientifique réussissent à faire.

6 réponses à L’IRD prend position sur le crowdfunding en science

  1. Jean-No dit :

    On peut imaginer que le crowdfunding finance des recherches qui n’existeraient jamais dans un cadre académique ni industriel, y compris des trucs apparemment idiots (expéditions pour retrouver l’arche de Noé sur le mont Ararat, ufologie, utilisation de Mozart pour faire pousser le courgettes,…), ou idéologiquement soutenus par telle ou telle secte (paléontologie biblique, etc.). J’imagine que c’est la peur de voir le pas sérieux (ou le sérieux qui échappe à tout contrôle, à toute tutelle) côtoyer le sérieux qui inquiète ? Est-ce que les plate-formes de crowdfunding spécialisées dans les sciences offrent plus d’espace à la fantaisie que les instances académiques ?

  2. Julien Hering dit :

    L’inquiétude de l’IRD est compréhensible mais manque d’objectivité par rapport à la situation d’un côté et est retard sur l’évolution de la science actuelle et son ouverture vers la société d’un autre point de vue. Pour le premier point, la recherche académique française (et mondiale) est en manque de financements. C’est indéniable. La recherche doit avancer et on ne peut reprocher aux chercheurs d’utiliser tous les moyens qui sont à leur portée pour combler les brèches dans leur budget. Pour l’instant, il s’agit justement de combler les lacunes financières de plus en plus nombreuses en faisant appel à une source de financement différente: le crowdfunding. L’IRD donc oublie de dire que ces recherches en question sont donc déjà évaluées (peer-review) sur la partie financée “classiquement” (fonds récurrents, projets ANR, Europe…). Il ne s’agit donc pas de projets farfelues… Les objectifs de campagnes sont relativement modestes et tournent effectivement autour des 3 à 5000$. Comme je le conseille dans une présentation que j’ai faite sur le sujet du crowdfunding en science (http://bit.ly/17mzFT7), ces campagnes doivent rester dans cette fourchette de montant et surtout ne pas concerner de masse salariale (source de problème sur les contrats).

    L’autre point qui n’est pas abordé avant de rencarder le crowdfunding en science est de considérer le formidable élan d’ouverture de la science vers les citoyens avec l’ “open science” et la “citizen science” (science citoyenne). A l’heure où les chercheurs sont souvent montrés du doigt comme étant éloignés de la réalité des besoins du monde et enfermés dans leur “tour d’ivoire”, il s’agit là d’une chance extraordinaire pour renouer avec la société et même insuffler de la créativité et de l’innovation en combinant les forces de tous niveaux intellectuelles. Il est pratiquement impossible pour un chercheur actuellement de trouver des financements pour monter un projet open science même si cela est bénéfique pour ses travaux. Les projets en format science citoyenne permettent en effet de faire participer directement les gens à la recherche en récoltant des données, en analysant les données, … Un exemple remarquable est EyeWire en Neurosciences qui est issu, tout de même, du prestigieux MIT à Boston ! Dans ce type de projet par contre, il est recommandé que les plateformes de crowdfunding se dote d’un comité d’évaluation scientifique. C’est le cas pour une partie des plateformes dédiées à la science (Petridish, SciFly, …) et celle qui sont universitaires (USEED_ASU, …). Les plateformes généralistes commencent à le faire comme KickStarter et KissKissBankBank (pour qui j’interviens sur ce créneau).
    Il existe aussi tout un pan de crowdfunding qui concerne directement la recherche biomédicale et qui est pourvu de ses propres plateformes de crowdfunding (MyProject, HealthFundr, …) où les questions d’éthiques se posent effectivement selon qu’il s’agissent de recherche publique ou privée.
    Il y a pour finir quelques gros projets de science qui ont été financés sur du crowdfunding comme iCancer ou µBiome. Ces projets sont très important pour la société et les campagnes sont allées vers des sommets dépassant les millions de $. Peut-on se passer de cette voie de financement ? En France une nouvelle loi en préparation à pour objectif de régulariser les pratiques de crowdfunding. A suivre donc.

    • Rogue dit :

      Il y a plusieurs points soulevés dans ton commentaire qui ne sont pas suffisamment explorés ou carrément peuvent passer pour fallacieux.

      1. “Pour l’instant, il s’agit justement de combler les lacunes financières de plus en plus nombreuses en faisant appel à une source de financement différente: le crowdfunding. L’IRD donc oublie de dire que ces recherches en question sont donc déjà évaluées (peer-review) sur la partie financée “classiquement” (fonds récurrents, projets ANR, Europe…). Il ne s’agit donc pas de projets farfelues…”
      C’est très inconfortable de lire de telles choses. Limite on se demande si le sceau “FP7” ou similaire interdirait de questionner et de porter un regard critique sur les projets. Il est peu probable qu’une de ces institutions approuve un projet portée par une secte ou souhaitant aller séquencer les transcriptome des antennes des Martiens. N’empêche que nombre de projets portés aux nues par des “big shots” souffrent d’une quantité invraisemblable de problèmes épistémologiques. Donc, non, je trouve l’argument d’autorité que tu exposes plus haut irrecevable car étant lui-même un biais.

      2. “Il est pratiquement impossible pour un chercheur actuellement de trouver des financements pour monter un projet open science même si cela est bénéfique pour ses travaux.”
      Ah bon ? J’ai retourné l’argument dans plusieurs sens, je n’ai pas compris comment tu en es arrivé à une conclusion aussi péremptoire. Que ce soit de la publication en accès ouvert ou pas, il n’y a juste pas d’argent prévu pour en payer les frais dans les grants. Publier les données sur des plate-formes soit mises à disposition par des organismes dédiés, soit sur un site dédié fourni par l’institution d’accueil ne nécessite pas d’argent. Mettre une licence ouverte en coûte encore moins. Je passe sur les obligations imposées par l’ERC par exemple concernant les publications issues de projets qu’il finance, etc. Du coup, j’ai un peu de mal à comprendre l’assertion ci-dessus.

      3. La citizen science se fait depuis un bon moment et elle ne nécessite pas d’argent pour se faire. BOINC en est un exemple assez flagrant. Je passe sur les évaluations d’organismes de recherche qui disent que précisément la participation citoyenne dans les projets de recherche permet d’épargner de l’argent…

      4. Tiens, parlons de uBiom justement. C’est bien que tu le mentionnes : pourrais-tu mentionner aussi toute la partie “scandale éthique” associée histoire que les lecteurs ont toutes les cartes en main ?

  3. Interviewé dans une dépêche AEF du 11 octobre, Bertrand Taverne (chercheur à l’IRD et membre du comité d’éthique) explique un peu le raisonnement du CCDE dans cet avis. Pour lui, la recherche scientifique « repose sur le principe éthique fondamental primum non nocere (d’abord ne pas nuire) qui nécessite une évaluation par des personnes de compétence au moins égale à celle des porteurs du projet ». Or, le crowdfunding «ne permet pas cette régulation ». « Il faut se dégager de la vision du chercheur génial qui n’arriverait pas à se faire financer : quelqu’un qui est génial arrive généralement à avoir un financement ». « L’image populaire du savant génial et isolé donne une vision fausse du processus de la découverte scientifique, celle-ci est le plus souvent portée par une communauté de chercheurs à un moment donné. » Pour lui, ce processus de validation collective qui suppose la transparence sur les objectifs et les méthodes, de même que les débats avec les pairs, constituent une dimension essentielle qui ne semble pas présente dans le mécanisme de financement via le crowdfunding « à la différence d’autres financements participatifs qui existent depuis des années, comme le Téléthon ou le Sidaction ».

  4. […] participative (Les Échos). Voir aussi le débat que pose, en termes de pouvoir et de contrôle, la question du financement participatif des projets de recherche scientifique. […]

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À l’heure où le crowdfunding en science est en vogue, aucune institution française (à notre connaissance) ne s’était encore emparée du sujet. C’est désormais chose faite : le comité d’éthique de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) a officiellement publié un avis, daté de juin 2013.