Quand on pense « design », on pense généralement plus « technologie » (avec des qualificatifs comme « fonctionnelle », « agréable », « attirante ») que « science ». Mais si le design consiste à former des objets et leurs usages, c’est aussi une façon de poser des questions sur notre existence et son futur. En créant des objets tangibles, il permet de donner corps à certaines visions et de poser des questions qui resteraient dans l’abstraction autrement. Ainsi, nous avons assisté en février 2010 à la présentation « Designers in the lab » qui exposait le travail de deux jeunes designers, qui ont passé plusieurs mois dans des laboratoires de recherche. Plongeant dans le courant (médiatique et controversé) de la biologie synthétique, James King et Alexandra Daisy Ginsberg ont cherché à arrimer dans le concret la vision des chercheurs pour l’emmener vers de nouveaux rivages. Ainsi, quand on parle de fabriquer de la viande synthétique au laboratoire, sait-on quel aspect aura cette viande ? Non, sauf pour James King qui a imaginé plusieurs concepts. En nous faisant toucher du doigt une réalité encore lointaine, et en ramenant vers le familier des innovations qui nous dépassent, il participe à imaginer le monde (biotech) de demain.
Autre projet : accompagnant l’équipe de l’université de Cambridge dans sa participation au concours de biologie synthétique iGEM, ces deux designers ont contribué bien plus qu’à l’esthétique du projet E. chromi. Faisant accoucher les envies des chercheurs, ils ont grandement contribué à lui donner sa forme finale et à lui faire remporter le Grand prix. E. chromi imagine l’utilisation que la biologie synthétique pourra faire de la couleur dans le futur, en proposant rien de moins qu’un calendrier et quelques modèles de démonstration. À les écouter, la mallette (Scatalog) montrant des fèces colorés par des bactéries Escherichia coli améliorées afin de mettre en évidence les maladies d’un individu ont fait fureur lors de la finale du concours au MIT. Les réactions étaient parfois négatives tellement les chercheurs n’ont pas l’habitude de penser leurs productions en des termes si peu sexy !
Comme le raconte Alexandra Daisy Ginsberg :
Nous sommes en 2049. Il est désormais possible d’ingérer E. Chromi sous forme de boisson probiotique. Après l’avoir bue, les bactéries forment des colonies dans votre tube digestif aux côtés de votre flore intestinale, et commence à surveiller ce qui se passe. Dès qu’un changement intervient (pathogènes, nouvelles substances chimiques sécrétées par des cellules cancéreuses, etc.), elles comment à réagir et sécrètent un pigment que l’on va retrouver ensuite dans vos excréments.
Le design possède une méthode qui lui est propre. En s’attaquant à des objets et des idées de laboratoire, il continue finalement à leur poser des questions mais à sa façon, et en rappelant que l’être humain est avant tout un être de consommation. C’est toute l’idée de l’exposition « What if? » du Wellcome Trust à Londres ou du programme « Synthetic Aesthetics » qui va former six paires de chercheurs et designers afin de les faire travailler ensemble, au laboratoire puis à l’école de design, pour une période de 18 mois.
Un autre débouché de ces travaux est la médiation scientifique ou plus exactement le dialogue science-société, comme l’a montré l’initiative britannique « Material Beliefs ». Le design, quand il est spéculatif ou critique plutôt qu’affirmatif, construit des ponts entre la recherche et le grand public qui dépassent la vulgarisation « à la papa ». En effet, le design se nourrit de la complexité des représentations d’une science ou d’une technologie, et des expériences de différents protagonistes. Il peut également rassembler des groupes qui n’auraient autrement pas eu l’occasion d’articuler ces formes de savoir — non pas pour développer un produit fini mais pour créer une situation d’engagement entre experts et publics. Le concept de pancréas artificiel, par exemple, servit de prétexte à cet échange à l’Institute of Biomedical Engineering (Imperial College London).
Enfin, comme l’écrivait Sophie Pène dans son invitation à une après-midi d’échange et de réflexion entre chercheurs et designers à l’École nationale supérieure de création industrielle : « le design porte peut-être les germes d’une interdiscipline capable de rendre plus évidentes les interactions entre domaines scientifiques séparés » et pourrait être « un auxiliaire des sciences de la complexité ». Cette réflexion là fut intense et riche de mille idées, capables aussi de mieux sensibiliser les designers au processus et aux résultats de la recherche pour donner naissance à une vraie recherche en design !
On admet en général que les chercheurs mobilisent leur curiosité pour comprendre et changer le monde. À la différence des artistes, les designers chercheraient-ils aussi au premier chef à améliorer notre humanité — avec des chaises mais pas seulement ? La question est ouverte !
Antoine

[...] et Elifsu Sabuncu, du Deuxième Labo apportent des exemples très intéressants de relation entre design et science en évoquant un cas de “design de bactéries”, E. Chromi, raconté par Alexandra Daisy [...]
En effet, voilà trois bons exemples montrant que l’intérêt du design pour la recherche scientifique ne se limite pas à la rendre visible au grand public. L’enjeu n’est pas tant dans un travail de vulgarisation mais plutôt dans le sens que le designer peut apporter aux avancées scientifiques en les sortant du contexte du laboratoire, comme le font régulièrement Dunne Raby.
De là, chercheurs et designers peuvent prendre en compte la réception en amont des proposition et agir en conséquence par la suite… Mais est-ce pour autant la fin des silos ?
Merci pour votre commentaire — justement, Dunne & Raby sont présents dans la vitrine « What if? » aux côtés des designers que j’ai cité, avec leur « Evidence Dolls« …