Longtemps cantonnée à la revue de presse, la veille média (réputation, compétition, marchés…) passe à l’ère du XXIe siècle et s’équipe avec des outils d’analyse façon Dow Jones Insight ou autres… Mais pour l’entreprise qui cherche à évoluer, cela revient trop souvent à partir dans tous les sens et tester les outils disponibles les uns après les autres, comme un enfant dans un magasin de jouets — ou comme un apprenti-pâtissier qui choisit les plus belles couches (génoise au chocolat, mousse de kiwi, citron meringué et coulis de fraise) au détriment du résultat final ! Nous préconisons plutôt à nos clients d’avancer avec rigueur, et de prendre le temps de se poser les vraies questions : certes chaque outil peut faire beaucoup de choses mais comment dois-je l’utiliser ? Qu’est-ce que j’attends de lui ? Quelle est ma marge de manœuvre si je veux utiliser d’autres sources ou pallier aux insuffisances de son moteur d’analyse ?
C’est pourquoi nous proposons en général deux options de veille média (deux recettes), qui peuvent être choisies ensemble ou individuellement. Cette dichotomie est idéale tendance caricaturale mais chaque option a du sens par rapport à des objectifs, un public, un rythme de rafraîchissement et une place donnés dans la stratégie de l’entreprise :
- la première option vise à fournir en continu un état de la situation, grâce à un tableau de bord et un ensemble de graphiques. Ces indicateurs (qui ne font pas vraiment la différence entre une mention positive dans un grand média et une critique dans un blog de second rang) se basent sur une couverture aussi exhaustive que possible des sources disponibles, sur la base de requêtes solides au plus près des activités de l’entreprise et de ses centres d’intérêt. Comme les sources sont nombreuses et les requêtes larges (il faut être exhaustif, souvenez-vous), l’outil d’analyse doit être capable de filtrer le bruit qui se glisse immanquablement. La base d’utilisateurs au sein de l’entreprise peut être assez large puisque l’outil est destiné aux utilisateurs finaux.
- l’autre option consiste à construire un échantillon de sources (quelques blogs, des journaux plus ou moins spécialisés, des forums, un peu de Twitter) couvrant à la fois les influenceurs et ceux qui font cavalier seul. Cette fois l’objectif est de plonger dans les discussions, de sortir des sentiers battus — et on ne sait jamais d’où va venir la prochaine étincelle, n’est-ce pas ? Les requêtes, plutôt lâches, doivent être réévaluées en permanence tout comme l’échantillon de sources (en fonction de l’évolution du paysage) et un rapport est produit tous les 2 ou 3 mois sur la façon dont les sujets sont discutés, par qui, avec quels acteurs… L’outil d’analyse doit être flexible (il faut pouvoir rajouter des thèmes ad hoc dès qu’il y a un besoin) et puissant, afin de bien servir l’analyste-expert qui produit le rapport.
Une fois qu’elle a ses deux grandes options en tête, l’entreprise peut cibler plus facilement son choix d’outils et déterminer dans quelle mesure ils lui conviennent, ou quelles personnalisations sont nécessaires. Elle peut raisonner ses sources d’information, sa fréquence de mises à jour, son utilisation de l’outil d’analyse, la forme de ses rapports de veille… et construire ainsi le gâteau qui offre la meilleur combinaison de couches plutôt que les couches les plus séduisantes individuellement mais insipides ensemble !
Un atelier sur l’évolution et la classification des espèces qui revisite aussi l’histoire et la sociologie des sciences
Ces derniers mois, nous avons été occupés à créer un atelier de science destiné au jeune public. Ce n’est pas une première pour nous, en raison de nos expériences précédentes d’animation et de création d’atelier (dont un sur les écrits scientifiques). Et dans l’esprit de Deuxième labo, nous avons continué à creuser cette veine un peu différente, qui consiste à s’intéresser autant au processus de la recherche qu’aux contenus scientifiques.
Dans ce nouvel atelier, nous sommes partis de l’ornithorynque, dont le génome a été entièrement séquencé en 2008. Il est une célébrité du monde animal, endémique de l’est de l’Australie mais connu à travers la planète, et il possède une riche histoire naturelle et sociale. Notre atelier invite le public à (re)classer l’ornithorynque dans l’arbre du vivant en parcourant plusieurs siècles d’histoire de la biologie.
C’est d’abord l’étrangeté de l’animal qui nous a attiré, suivant les mots du naturaliste Johann Blumenbach, auteur de la première description de l’ornithorynque : « les aberrations de la Nature hors de sa marche accoutumée répandent parfois plus de jour sur des recherches obscures que ne fait son cours ordinaire et régulier » (cité par Paul-Joseph Barthez, « Nouveaux éléments de l’histoire de l’homme », 2e édition, Goujon & Brunot, Paris, 1806, t. II, p. 6). Puis en avançant, nous avons été conquis par le fait que l’histoire sociale de l’ornithorynque enseigne beaucoup sur « la nature de la preuve scientifique, l’orthodoxie, l’autorité établie, le rôle des personnalités en science, le lent renversement des vieilles traditions, les rivalités entre pays, les préjugés et priorités, les critiques de la classification du vivant, ce qu’il faut pour être considéré comme un mammifère, la préservation des espèces et leur extinction » (Brian K. Hall, « The Paradoxical Platypus », BioScience, Vol. 49, No. 3, 1999, pp. 211-218 ).
Comme dans un jeu de rôle, les participants rejouent les affrontements entre diverses conceptions scientifiques historiquement attestées et échangent les arguments leur permettant de voir plus clair dans la biologie de cet animal. Le jeu s’organise en trois tours de table, faisant s’affronter trois groupes à chaque fois. On donne à chacun des groupes un lot de cartes permettant de comprendre qui il représente et la position qu’il devra défendre, avec trois types de cartes :
- les cartes « Qui ? » présentant les protagonistes de chaque groupe (avec leur parcours, leur statut, leur autorité…)
- les cartes « Quoi ? » résumant les positions de chaque groupe et
- les cartes « Pourquoi ? » indiquant les éléments permettant de défendre ces positions.
Chaque carte est illustrée par une photographie, un dessin ou une gravure d’époque, une peinture ou un schéma (voir ci-dessous) et les illustrations sont reprises par les animateurs au fur et à mesure pour être projetées sur un écran, afin de ponctuer cette histoire en train d’être racontée et de maintenir une attention maximale du public. Parmi les groupes qui s’affrontent, on trouve les Aborigènes , les naturalistes sceptiques de la fin du XVIIIe siècle, les anatomistes du XIXe siècle, les biologistes arrivant après Charles Darwin et les généticiens d’aujourd’hui.


Ainsi, les joueurs apprennent non seulement où est classé l’ornithorynque (parmi les monotrèmes, un ordre appartenant à la classe des mammifères) mais aussi que le consensus entre savants n’est pas mécanique : il est le fruit d’argumentations et de discussions, appuyées sur des arguments et des éléments de preuves (observations, expériences, intuitions ou déductions) qui vont dans un sens ou dans l’autre. Une même observation peut donner lieu à plusieurs interprétations. Certains interlocuteurs sont plus ou moins crédibles et seront plus ou moins écoutés (les témoignages des aborigènes, par exemple, ont été systématiquement ignorés ou minimisés). Des questions peuvent rester sans réponse pendant très longtemps, soit parce que les savants s’en désintéressent, soit parce qu’on bute sur des limites techniques (typiquement, la rareté des spécimens reçus d’Australie, qui nécessite d’appartenir aux bons réseaux pour pouvoir être approvisionné) soit parce que les modes changent. Ce fut le cas après la parution des Ossements fossiles de Georges Cuvier en 1808, qui détourna l’intérêt des savants de la description des nouvelles espèces pour la découverte et l’exploitation des ossements fossiles. Ce fut également le cas dans les années 1840 quand les premiers savants australiens se désintéressèrent des problèmes des naturalistes « impérialistes » d’Europe, préférant s’occuper de questions (comme l’économie de la laine) plus importantes pour leur jeune nation.
Au final, il apparaît notamment que si la théorie de l’évolution a su donner une place à l’ornithorynque et le ranger de façon satisfaisante dans la classification des espèces, ce ne fut pas sans révolutions dans notre façon de le considérer. Tels les obstacles épistémologiques mis en évidence par Gaston Bachelard, il a fallu surmonter des conceptions ancrées plus ou moins profondément (comme le fixisme, ou le fait que les mammifères donnent naissance à des bébés déjà formés plutôt que pondre des œufs).
L’animation était conçue pour des jeunes de 13 à 18 ans mais nous avons reçu beaucoup d’enfants très jeunes (de 6 à 10 ans). Il a fallu s’adapter en prenant le temps de leur expliquer les cartes et en diminuant le nombre de cartes et de tours. Et essayer de leur faire dépasser leur timidité pour parler devant les autres participants. Un public plus jeune permet aussi d’être confronté à quelques réactions inattendues. Comme ce petit garçon qui pensait que les ornithorynques mâles avaient du venin pour défendre les femelles et les bébés (alors que vraisemblablement, c’est pour se battre pour les femelles). Ou cette petite fille qui ne voyait pas d’objection aux croisements inter-espèces. Après tout, ce n’est pas parce qu’elle n’a jamais vu de chien-chat que l’ornithorynque n’est pas né des amours d’une cane et d’un rat des eaux comme le raconte la légende aborigène. Tout le jeu fut de la convaincre sans user d’arguments d’autorité ( »ce n’est pas possible » ou « ça ne peut pas arriver »)…
Globalement, nous avons eu le sentiment que tous les publics, petits et grands enfants, mais aussi adultes et animateurs scientifiques du Festival, ont tiré profit de l’atelier. Les petits étaient plus fascinés par les bizarreries de cet animal si mignon ou attendris par son apparence ( »je peux caresser la peluche ? »), les grands ont joué le jeu des controverses ( »moi je suis un grand savant français et je représente la meilleure école d’anatomie… », l’autre répliquant, avec un accent anglais, « nous, savants de la Royal Society, nous affirmons… »). En tout cas il semble que nous avons réussi à faire naître un questionnement ( »Mais alors si un mammifère peut pondre des œufs, qu’est-ce qui définit un mammifère ? Pourquoi personne n’a écouté les Aborigènes qui savaient depuis longtemps que les ornithorynques pondaient des oeufs ? » etc) ainsi que la curiosité d’en savoir plus sur les animaux et l’histoire de leur découverte par les savants. De quoi nous faire gagner notre pari osé !
Elifsu et Antoine
Quand on veut servir le monde de la recherche et aider les laboratoires de recherche à être les meilleurs, il y a un point qui compte énormément : l’organisation de congrès scientifiques, qui permettent de souder un programme de recherche, renforcer sa visibilité internationale, s’ériger en centre d’expertise et enrichir ses travaux par l’échange et la confrontation.
C’est ainsi que le congrès international Morphogenesis in Living Systems a récemment fait appel à nous. Organisé par l’Institut des systèmes complexes Paris-Île-de-France et l’Institut rhône-alpin des systèmes complexes, dans le cadre d’un programme européen, ce congrès faisait le point sur la recherche en morphogenèse dans le monde vivant (embryon, plante, nuées d’oiseaux…).

Notre travail a consisté principalement à :
- diffuser l’information aux institutions du domaine
- accueillir les orateurs et participants
- concevoir et réaliser l’abstract book de A à Z
- coordonner les équipes de la fac de médecine de la rue des Saints-Pères (Université Paris V), le secrétariat des Instituts organisateurs et la principale organisatrice Nadine Peyrieras
- organiser l’affichage des posters
- assurer avec les équipes organisatrices la réalisation de 3 visio-conférences avec Oxford, la Californie et l’État de Washington, ainsi que le banquet dansant de la soirée de clôture.
En pratique, je courais un peu partout, téléphone portable à la main, ordinateur sous le bras, répondant aux questions des participants ( »C’est dans quelle salle qu’on dîne ? ») aussi bien que des orateurs ( »Can I use my laptop or should I put my presentation on this computer ? », des techniciens de la fac ( »De combien de rallonges avez-vous encore besoin ? »), du traiteur ( »Votre pause, vous la faites à quelle heure finalement ? »), des co-organisateurs ( »Elle est où Nadine ? » ou « Le professeur Untel est-il arrivé ? ») ou de l’entreprise de reprographie ( »Pourrez-vous envoyer quelqu’un chercher les derniers programme et le poster qui était en retard ? »). Le tout en essayant de résoudre les petits problèmes techniques qui arrivent forcément. Toujours être au taquet, anticiper et être très très organisé (mes célèbres to-do-list).
C’est comme ça qu’on rate, évidemment, l’intervention d’un Prix Nobel, mais qu’un mathématicien Slovaque vous fait un des plus étonnants compliments de votre vie : « It was great to have you, Elifsu. You were the fixed point of the conference ! » What else ?
Elifsu